N° 25  Les Ouïgours au vingtième siècle

S O M M A I R E
N° 25 janvier - juin 1998

Comment, malgré les luttes d'influences suscitées par la richesse et l'importance stratégique du Xinjiang (Turkestan Oriental) les Ouïgours ont pu développer, au-delà d'un esprit de résistance souvent prouvé, un sentiment nationaliste autocentré et des projets politiques autonomes? Quels sont les équilibres entre préservation de l'identité et assimilation ? Les auteurs étudient aussi bien ces questions que celles des stratégies communautaires de la société ouïgoure et des modalités de l'installation et de l'intégration sociale et politique de leur diaspora.

 

Editorial

 

Frédérique-Jeanne BESSON


Introduction

Numéro spécial consacré aux Ouïgours, peuple d'Asie centrale écartelé entre la Chine, (Turkestan oriental) et les Etats issus de URSS. Ces communautés dispersées représentent un enjeu économique et stratégique peu connu et se trouvent tiraillées entre intégration et ré-affirmation d'une identité communautaire. FNSP

 

TURKESTAN ORIENTAL : HISTOIRE ET RAPPORT AVEC LA CHINE

Françoise AUBIN


L'arrière-plan historique du nationalisme ouïgour. Le Turkestan oriental des origines au XXème siècle (texte intégral)

L'ancienne population indo-européenne du Turkestan oriental s'est turcisée à partir du Ve siècle de notre ère; puis l'islam a progressé, venant de l'ouest, par à-coups irréguliers depuis le XIe siècle. Les Ouïghours "historiques", arrivés dans la région de Turfan (à l'est du Turkestan oriental) au milieu du VIIIe siècle, n'étaient pas, eux, des musulmans, mais des adeptes soit du bouddhisme, soit du christianisme nestorien, soit du manichéisme. S'étant fondus, totalement à partir du XVIe siècle, dans la population cosmopolite environnante, ils ne peuvent être considérés comme les ancêtres des Ouïgours (Uygur) actuels. Avant que le Turkestan oriental ne soit incorporé dans l'Empire chinois comme province du Xinjiang (ou Sinkiang) en 1884, il a été régi, dans sa partie occidentale, de 1620 à 1754, par les Mongols Oïrats, puis conquis par les armées sino-mandchoues en 1754, et la proie de rébellions anti-chinoises au XIXe siècle. L'ethnonyme moderne "Ouïghour" est une création nationaliste, d'inspiration russe, dont on peut dater l'origine au Congrès des nationalités de Tachkent en 1924 et la popularisation en 1933-34. Pour le régime communiste chinois, les "Uygur" constituent une minorité ethnique, minzu/min-tsu. FA

 

Dru C. GLADNEY


Internal Colonialism and the Uyghur Nationality : Chinese Nationalism and Its Subaltern Subjects

La position de la nationalité ouïgoure (Uygur) au sein de la République populaire de Chine (RPC) offre un exemple typique du "colonialisme interne" défini par Michael Hechter (1976). Ce colonialisme s'est affirmé selon un processus commençant par l'occupation communiste du territoire, qualifiée de "libération pacifique" et qui s'est poursuivi par l'intégration au moyen de l'immigration, de la catégorisation comme "minorité ethnique" et de la réécriture totale de l'histoire. Dans ces conditions, la voie d'un séparatisme autochtone a peu de chances de succès. FA.

 

Michel JAN


L'intégration du Xinjiang dans l'ensemble chinois : vulnérabilité et sécurité

Les territoires couverts par l'actuel Xinjiang sont longtemps restés une fragile dépendance de l'empire chinois, à un point tel que la souveraineté chinoise n'y fut effective que par intermittence. Depuis 1949, le pouvoir communiste, par des mesures politiques, économiques et démographiques, a progressivement intégré la région dans l'ensemble chinois. Les résultats de cette politique, indéniables mais contrastés, ont accentué les contradictions culturelles et sociales entre les populations locales d'origine ouïghoure principalement et la population han devenue majoritaire en quelques décennies. Le séparatisme ouïghour est d'autant plus actif que les mesures du gouvernement central en faveur d'une intégration plus poussée du territoire se renforcent. MJ

 

Artoush KUMUL


Témoignage - Le "séparatisme" ouïgour au XXème siècle : histoire et actualité

Il existe peu de sources écrites sur les soulèvements au Xinjiang. La presse chinoise se fait en effet rarement l'écho des troubles relevant d'une rivalité ethnique dans les provinces périphériques et, lorsqu'elle le fait, elle a tendance à en minimiser l'ampleur. L'histoire de ces mobilisations collectives a donc été établie à partir de témoignages oraux recueillis auprès des réfugiés et de récits parus dans la presse de la diaspora (notamment la revue Dogu Türkistan' in Sesi - Voix du Turkestan Oriental), croisés dans la mesure du possible avec des sources chinoises et occidentales. Quelques incertitudes demeurent toutefois, notamment en matière de données démographiques. F.-J.B.

 

ASPECTS CULTURELS, SOCIAUX ET GEO-ECONOMIQUES

Ildiko BELLER-HANN


Work and Gender among Uighur Villagers in Southern Xinjiang (texte intégral)

Sur la base d'une enquête menée en ouïghour au Xinjiang-Sud et d'une exploitation méticuleuses de sources en türki (ou ouïghour littéraire) sur le passé, une analyse comparative a été conduite sur la répartition des tâches quotidiennes entre les sexes et sur le pouvoir de décision infra-familiale chez les Ouïghours, à l'époque précommuniste et au début des réformes des années quatre-vingt. Cette étude révèle que, contrairement aux affirmations de la propagande chinoise, le fardeau tombant sur les femmes s'est considérablement alourdi au cours de cette période tandis que leur tôle se trouvait en parallèle dévalorisé. FA.

 

Gülzade TANRIDAGLI


Le roman historique, véhicule du nationalisme ouïgour

Le genre romanesque, à la différence de la poésie, est, chez les Ouïghours du Xinjiang, une création récente, des années trente et quarante du XXe siècle, durement réprimée sous la République autant qu'à l'époque du maoïsme. Ce n'est qu'à la faveur de la relative libéralisation du début des années quatre-vingt, que les écrivains ouïghours ont pu publier des romans, qu'ils ont discrètement chargés d'un sens historique et didactique. FA.

 

Cheripjan NADIROV


La structure économique de la région autonome du Xinjiang ouïgour et sa place dans le système des relations sino-kazakhes

Les problèmes socio-économiques de la Région autonome ouïghoure du Xinjiang en République Populaire de Chine s'insèrent dans le cadre général des questions soulevées par les réformes entreprises en Chine à l'heure actuelle. Si elles remportent un succès global dans l'ensemble du pays, ces réformes économiques suscitent parfois d'importantes tensions au niveau régional. Elle impliquent des changements profonds qui touchent les fondements du système économique et conditionnent, de ce fait, les évolutions de la politique régionale. CPC

 

Hamide KHAMRAEV


La géopolitique du pétrole

Les nouvelles découvertes pétrolières donnent à la Région autonome ouïghoure du Xinjiang une valeur nouvelle, non seulement aux yeux de la Chine, mais à ceux des autres acteurs régionaux ou internationaux. On interprète souvent la montée de la tension et le redoublement des troubles comme une des premières conséquences de cette "internationalisation" des enjeux du Xinjiang. CPC

 

LES OUIGOURS DE L'EXTERIEUR

Hegel ISHAKOV et Khadia AKHMEDOVA


Les migrations des Ouïgours vers l'Asie centrale ex-soviétique

Les processus migratoires des Ouïghours ont abouti à des situations socio-culturelles différentes. Si les Ouïghours ont presque disparu comme groupe ethnique dans la vallée du Ferghana, au Kazakhstan, par contre, leur culture nationale a pu se développer grâce aux encouragements donnés à l'art, à la science et à la littérature. Sur le plan économique, les Ouïghours de l'ex-Union soviétique peuvent aujourd'hui s'insérer dans le système des relations internationales, ce qui reste difficile pour les Ouïghours de la Région autonome du Xinjiang. CPC

 

Frédérique-Jeanne BESSON


Les Ouïgours hors du Turkestan oriental : de l'exil à la formation d'une diaspora

Les vagues de migrations successives des autochtones du Xinjiang, qui ont éparpillé les Ouïghours de l'Asie Centrale jusqu'à la Turquie, l'Inde, le Pakistan, l'Arabie saoudite, l'Allemagne, l'Australie, ont pour origine unique l'appesantissement de la présence chinoise au Xinjiang. D'un point de vue qualitatif, sinon quantitatif, on peut parler maintenant d'un comportement diasporique des communautés expatriées et depuis le début des années 1990, d'une politisation de leur action. Une difficulté pratique est pour elles de trouver un chef charismatique apte à remplacer Isa Yusuf Alptekin, mort en 1995. FA.

 

* * *

 

Semih VANER


Hommage à Naim Turfan

Hommage à Naim Turfan (1946-1998), enseignant à la School of Oriental and African Studies de Londres, un des collaborateurs les plus constants des CEMOTI et prématurément disparu. CPC

 

Regine ERICHSEN


Scientific research and science policy in Turkey

The article on "Science and Science Policy in Turkey" first gives an overview on the historical development of science in Turkey. As the article intends to provide basic knowledge on Turkish science to European counterparts; then it shows the institutional setting of today's governmental activities in the field of science and development, pointing out the growing importance of non-governmental institutions and the Turkish industry's share in scientific research. Several statistics on scientific productivity in Turkey in comparison to other countries make it possible to locate Turkish science within an international framework of centre and periphery. These data can provide the background for further qualitative discussions on Turkish science and its future development. RE.

 

Marie-Gabrielle CAJOLY


Militantisme islamiste et féminin à Istanbul. Des femmes en quête d'une troisième voie

La revendication islamiste de certaines femmes en Turquie, parallèle à la montée du Parti de la prospérité, intrigue, choque et provoque un vif débat au sein de cette société laïque mais demeure fortement patriarcale. Paradoxalement le voile de ces militantes ne signifie pas effacement et archaïsme; au contraire, l'on voit se développer un discours émancipateur (éducation, travail extra-domestique, gestion des revenus) protégé en quelque sorte par le respect de la tradition religieuse. FNSP

 

 

CHAMP LIBRE

"La perception contemporaine de l'Iran dans la presse et certains secteurs de la société indienne" par Gérard Heuzé
La contribution tente de mettre en lumière la perception de la République islamique d'Iran par les Indiens de l'époque contemporaine (les sources sont toutes postérieures à 1990), l'Inde étant l'un des plus important voisins de l'Iran. Pour des raisons de place, ce sont les grands quotidiens et les périodiques considérés comme laïques dans le contexte local qui se trouvent pris en compte. La très importante tendance nationaliste hindoue est cependant évoquée, mais on fait l'impasse sur les écrits et les déclarations venant de milieux musulmans, qui nécessiteraient une approche à part. Les sources retenues montrent qu'il existe une variété assez large d'attitudes vis-à vis de l'Iran, mais que les journalistes indiens sont souvent influencés par deux sources contradictoires : le réseau de diffusion de l'information dominé par les Etats-Unis d'un côté et les opérations de séduction de l'ambassade d'Iran d'autre part. Les intérêts économiques et stratégiques de l'Inde influencent aussi le discours, mais de manière fréquemment ambiguë. GH


"Problèmes identitaires et nationalisme en Turquie" par Yvette Benusiglio

La crise que vit la Turquie du fait du problème kurde et de la montée du fondamentalisme religieux a propulsé au premier plan de l'actualité, les concepts de l'identité de chacun - la turcité - et du sentiment de nationalisme - de patriotisme - de ses citoyens, deux concepts fondamentaux du kémalisme. Les communautés diversement ethniques et religieuses qui vivent sur le territoire anatolien donnent au problème identitaire une acuité majeure. Le nationalisme associé à l'idée de l'indivisibilité de l'Etat établi avec la République, est considéré depuis comme un legs incontournable. De vifs débats sont engagés autour de ces problèmes qui révèlent quelques solutions possibles présentées par les uns ou les autres, mais mal agréés au plus haut niveau. Pour plusieurs, le meilleur moyen de venir à bout des grandes divisions qui se manifestent est de revivifier le sentiment de "coexistence harmonieuse" qui existait dans la Turquie profonde au cours des siècles de l'Empire et que la rigidité des principes républicains détruit peu à peu. YB

 

Avis de recherche


Mutations de l'antagonisme helléno-turc après la guerre froide et à l'ère de la mondialisation par G. Bertrand

Pourquoi étudier les relations gréco-turques ? Les études consacrées à la question de Chypre, à la question des minorités et aux différends bilatéraux en mer Egée sont déjà très nombreuses. Cependant les études juridiques, géopolitiques ou historiques traditionnelles ne parviennent pas à expliquer pourquoi et comment un conflit apparemment classique entre Etats s'est transformé en véritable antagonisme ayant de fortes répercussions sur les scènes politiques internes. Si l'hypothèse, scientifiquement contestable, du choc de civilisations est à écarter d'emblée, les progrès récents de la sociologie des relations internationales permettent de prendre en compte et d'articuler les dimensions historique, politique, économique et sociale, régionale et mondiale du conflit gréco-turc. L'approche sociologique permet de comprendre non seulement les interactions entre acteurs étatiques, mais aussi entre acteurs non étatiques tels que les entrepreneurs économiques, les universitaires, les organisations non gouvernementales, les organisations politiques (ou politico-militaires comme le PKK), les médias, les émigrés et les diasporas; et les interactions entres ces acteurs étatiques et non étatiques du conflit. Cette recherche doit aboutir à une thèse sur l'évolution de l'antagonisme helléno-turc et la question de Chypre dans un environnement mondial en mutation (la mondialisation qui se traduit par une émancipation croissante des acteurs non étatiques notamment) et dans un contexte régional marqué par la post-bipolarité : guerres du Golfe et de Yougoslavie, processus de paix israélo-arabe, perspective d'adhésion de la République de Chypre à l'Union européenne. GB

 

Chronique bibliographique


Hasan Basri Elmas, Turquie-Europe, une relation ambiguë par G. Bertrand
H.B. Elmas ne se contente pas de retracer l'histoire des relations entre la Turquie et la Communauté devenue Union Européenne. Il s'attache bien davantage à expliquer les ambiguïtés d'une relation qui ont abouti à ce que l'Etat associé à l'UE depuis le plus longtemps (1963) a été exclu du prochain élargissement. Le déficit démocratique et notament le contrôle des institutions par les militaires, la question de Chypre et des relations avec la Grèce constituent les obstacles politiques majeurs d'une adhésion de la Turquie à l'UE. L'état de l'économie turque ne lui permet pas non plus une intégration dans le marché unique. La poursuite d'une croissance démographique non absorbée par le marché du travail et les turbulences politiques ainsi que le conflit kurde entraînent la continuation d'une forte émigration perçue négativement par les Etats-membres de l'UE. L'auteur montre ainsi que les dirigeants turcs, tout comme leurs homologues ouest-européens n'ont véritablement cherché à développer que les seules relations commerciales UE-Turquie, comme en témoigne l'Union douanière (1996). Les dirigeants ouest-européens considèrent la Turquie avant tout comme un allié incontournable au sein de l'OTAN entre l'Europe, le Moyen Orient et l'ex-Union soviétique. Les dirigeants turcs perçoivent leur lien avec l'UE principalement comme un des instruments, devant permettre de faire de la Turquie une puissance régionale. GB


 

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