| N° 23 | La Caspienne. Une nouvelle frontière |
S
O M M A I R E
N° 23 janvier - juin 1997
La Caspienne n'avait hier que deux Etats riverains, l'URSS et l'Iran. Largement oubliée du monde extérieur, elle était de fait dominée par l'URSS. Désormais bordée par cinq Etats qui ont chacun leurs intérêts propres, elle est aujourd'hui l'objet de toutes les convoitises. La position qu'elle occupe et les ressources énergétiques dont elle se révèle être richement dotée en font en effet un enjeu géostratégique majeur. Saura-t-elle devenir, grâce aux atouts dont elle dispose, un nouveau pôle de dynamisme ? Ou s'enlisera-t-elle dans les rivalités et les conflits ?
Anne
de TINGUY et Mohamad-Reza DJALILI
Hier "chasse gardée" de l'URSS et de l'Iran, la Caspienne est devenue une des grandes préoccupations internationales du monde de l'après-guerre froide. Le devenir de ce nouveau pôle de la vie internationale mérite désormais une attention particulière. L'objectif de ce numéro est de contribuer à nourrir la réflexion sur cette nouvelle "frontière" sensible du système mondial. MRD.
ENJEUX, CONVOITISES, INCERTITUDES
Frédéric
GRARE
L'auteur propose un examen du processus d'émergence graduelle du bassin de la mer Caspienne comme un nouvel enjeu des relations internationales, en raison notamment de la présence d'importants gisements d'hydrocarbures. Après avoir retracé l'histoire des tentatives d'appropriation des ressources du sous-sol de la Caspienne par des groupes d'intérêts régionaux et internationaux, il analyse les politiques contemporaines des acteurs en présence à la lumière de leurs objectifs respectifs. Il tente enfin de dégager quelques conclusions quant à l'avenir des rapports de force internationaux dans la région. MRD.
Cesare ROMANO
Le régime juridique actuel de la Caspienne est mis en perspective dans un texte qui entreprend également une revue de la littérature consacrée au sujet. Après avoir démontré le caractère inadéquat du régime présent au regard de la disparition de l'URSS, l'auteur développe quelques propositions sont développées en vue du règlement pacifique des différends entre les cinq Etats riverains et de l'élaboration d'un nouveau statut juridique. MRD.
Jean-Robert
RAVIOT
La plus vaste des mers fermées du globe se trouve au cur d'une zone stratégique essentielle où les tractations entre sociétés pétrolières et Etats riverains se déroulent sans tenir compte des questions relatives à l'environnement et à l'écologie. Pourtant, les risques de pollution sont grands avec de sérieuse conséquences pour la situation sanitaire des populations vivant dans la région. A cela s'ajoute la question de la remontée du niveau de la mer depuis la fin des années 1970 qui inquiète les Etats riverains. L'avenir écologique de cette mer sera-t-il sacrifié au nom de l'exploitation intensive de ses richesses ? MRD.
Harriet MATEJKA
Mariant théorie économique, analyse statistique et étude de l'organisation économique des Etats riverains, l'auteur estime qu'il est dans l'intérêt de la communauté des pays de la Caspienne de conclure un accord de gestion commune des richesses de la mer Caspienne. Anticiper une intégration régionale des pays concernés serait toutefois prématuré. En effet, les mécanismes du marché ne fonctionnent pas encore, ou de manière insatisfaisante, ce qui exclut l'administration du régime de droits préférentiels au fondement de toute union économique présuppose. MRD.
LES CINQ, DES PARTENAIRES INEGAUX
Vicken CHETERIAN
Après plusieurs siècles d'expansion vers le Sud et un siècle et demi de domination, la Russie semble aujourd'hui en voie de perdre son emprise sur la Caspienne. L'émergence des républiques indépendantes sur son flanc sud la confronte à une concurrence géopolitique sévère. L'enjeu est de taille car si Moscou perd le contrôle du secteur énergétique de la Caspienne, les chances de survie de la Communauté des Etats Indépendants seront faibles. MRD.
Mohammad-Reza
DJALILI
Après une réflexion sur ce que représente la mer Caspienne et ses régions côtières pour l'Iran, cet article analyse l'évolution historique qui a, dans le passé, conduit à l'effacement progressif de l'Iran au profit de la Russie, puis de l'URSS. Ensuite sont évoqués les grands axes de la politique iranienne à l'égard de la Caspienne depuis 1991 pour conclure sur le paradoxe de cette nouvelle étape caractérisée par un lent processus de rétablissement de l'autorité de l'Etat iranien sur sa frange Caspienne. En parallèle, s'observe un rapprochement entre positions iraniennes et russes, une nouveauté sachant qu'en d'autres temps, le souci majeur de la Russie avait été de marginaliser l'Iran dans cette mer. MRD.
Avant d'aborder plus directement les divers problèmes soulevés par la mer Caspienne, cet article évoque le contexte politique, militaire et stratégique de l'Azerbaïdjan, notamment depuis l'effondrement soviétique. L'enjeu que représente cet espace maritime pour l'Azerbaïdjan, son attitude envers la Caspienne et celles des autres acteurs régionaux sont également étudiés. CPC.
Alain GIROUX
Comme l'Azerbaïdjan et le Turkménistan, autre pays riverains de la Caspienne, le Kazakhstan s'est retrouvé, après l'éclatement de l'URSS à la fin de 1991 et sans vraiment le vouloir, Etat indépendant et souverain. De ce fait, il constitue désormais l'un des acteurs de la partie à cinq - avec l'Iran et la Russie - qui se joue autour de cette réserve d'eau intérieure unique dont on se demande maintenant s'il s'agit d'un lac ou d'une mer. Vue du Kazakhstan , la Caspienne est à la fois une source prometteuse de richesse mais aussi, potentiellement, de conflits de voisinages, en particulier pour la Russie. CPC.
Witold RACZKA
Après avoir pendant des siècles ignoré la mer Caspienne, le Turkménistan tente aujourd'hui de mettre sa façade maritime au service de son développement économique. Son attitude sur le statut juridique de la Caspienne, le rôle qu'il attribue à cette mer dans le réseau de ses communications avec le monde extérieur, ses liens avec les autres pays riverains et son rêve de devenir, un jour, le "Koweït de la Caspienne" sont les principales questions abordées dans cet article. MRD.
CONCLUSION
Repliée sur elle-même et largement oubliée du monde extérieur pendant la période soviétique, la Caspienne est aujourd'hui l'objet de toutes les convoitises. Potentiellement riche, le bassin caspien est aussi confronté à de considérables problèmes économiques, écologiques et autres, hérités pour la plupart de l'époque soviétique - des problèmes que les nouveaux Etats indépendants ont aujourd'hui à gérer avec des moyens limités. CPC.
Sylvie GANGLOFF
Depuis 1990, inquiet de la montée d'un nationalisme moldave et des perspectives de "roumanisation" du pays qui les priveraient de tout espace d'expression, les Gagaouzes de Moldavie (environ 150000 personnes) se sont politiquement organisés. Une "République de Gagaouzie", flanquée d'un "Soviet suprême gagaouze", a été unilatéralement proclamés à l'été 1990. Les dirigeants de ce mouvement arguent de la présence "historique" des Gagaouzes dans le sud du pays et de leur poids numérique dans la région pour justifier leurs revendications. Ils ont successivement cherché appui auprès de Moscou, Tiraspol et Ankara. La prometteuse coopération avec la Turquie est cependant loin d'être dénuée d'ambiguïtés pour ce peuple revendiquant sa turcité tout en rejetant les connotations musulmanes et, par ailleurs, farouchement attaché à son identité chrétienne. Les Gagaouzes ont finalement obtenu un statut d'autonomie en 1994. Toutefois, le flou juridique entourant ce statut, les clivages politiques divisant l'élite gagaouze, la difficile situation économique de la région, et tout simplement la complexité de la configuration ethnique et territoriale de cette entité, laissent planer quelques doutes sur le futur de ce Gagauz Yeri. SG.
Jean-Guillaume
DITTER et Ilir GEDESHI
La fuite des élites albanaises est un processus social et économique qui n'a pas eu que des effets négatifs. Cependant pour enrayer cet exode et encourager les émigrés au retour, l'Albanie doit définir une politique scientifique et éducative claire, étroitement liée à une politique industrielle à long terme avec l'aide des programmes européens développés à cet effet (ACE, PHARE, TEMPUS ou EAST). FNSP.
CHAMP LIBRE
"Photographie
et voyage en Perse" par Marc Potel
La photographie s'est introduite en Perse par de multiples voies. Elle est donc,
dès les origines, multiple. La famille impériale constitue l'un
des premiers vecteurs de cette introduction, de sorte que les photographies
comptent de nombreux portraits impériaux. Un second type d'image se distingue
: les clichés scientifiques, réalisés dans le cadre de
missions architecturales. Enfin, on notera les portraits de personnalités,
comme P. Loti par exemple, qui donnent une vision assez fidèle de la
Perse de cette époque. CPC.
"Les premiers
pas de la photographie en Perse" par Ramesh Vaziri
L'exposition "Photographie et voyage en Perse" nous conduit du XIXème
siècle aux premières décennies du XXème pendant
les dernières années du règne des Qadjars. La géographie
des lieux et des villes s'étend d'Ispahan à Samarkand. Le principe
de l'exposition : une photo en vis à vis d'un texte d'un écrivain-voyageur
a souvent desservi les photographies au profit des écrits souvent plus
évocateurs. CPC.
"La
Grèce dans l'Europe : le révélateur budgétaire"
par Béatrice Hibou
A partir d'une étude
budgétaire et fiscale, cet article montre que les conséquences
de l'adhésion de la Grèce à l'Union européenne sont
peut-être moins à analyser en termes de convergence et de rattrapage
qu'en termes d'invention d'un mode d'intégration reflétant la
trajectoire historique grecque et de la situation internationale. L'analyse
du budget de la Grèce suggère en effet que, malgré le "carcan
européen", la contrainte communautaire peut s'avérer faible,
voire contre-productive. Les incidences indirectes de l'intégration paraissent
souvent plus importantes que les effets directs et initialement prévus.
Finalement, la latitude laissée aux autorités nationales demeure
très grande. BH.
Chronique
scientifique
Farhad Ibrahim
et Heidi Wedel, Probleme der Zivilgesellschaft in Vorderen Orient par
Hamit Bozarslan
L'ouvrage collectif sous la direction de F. Ibrahim et Heidi Wedel porte sur
un sujet tombé en désuétude en France : la société
civile au Proche-Orient. Les auteurs soulignent le caractère problématique
du débat sur la notion de société civile en général
et au Proche-Orient en particulier et surtout des ses protagonistes. En Occident,
le libéralisme et la gauche ont imposé les termes actuels du débat.
Dans le monde musulman toutefois, il est nécessaire de prendre en considération
une troisième force dont l'amplification coïncide avec l'émergence
du débat lui-même : le mouvement islamiste. CPC.
Allan Duben
et Cem Behar, Istanbul Households. Marriage, family and fertility, 1880-1940
par Olivier Bouquet
En se lançant dans une synthèse originale d'histoire sociale portant
sur la famille turque, l'ouvrage répond à une double interrogation
: pourquoi Istanbul est-elle la seule ville du monde musulman qui connaisse
une baisse de son taux de natalité à la fin du XIXe siècle,
d'une part ? Et pourquoi le reste de l'Empire ottoman puis de la Turquie républicaine
échappent-ils à cette modification des comportements familiaux
? La réponse associe une approche anthropologique des structures de la
parenté et du mariage à une étude précise de démographique
historique. Cette double méthode permet de reconstituer les "réseaux"
stambouliotes et les mobilités intra-urbaines qui les organisent. Elle
montre que la famille stambouliote est en train de connaître un processus
d'européanisation qui affecte ses comportements démographiques
autant que ses pratiques culturelles. OB.
Didier Gazagnadoun,
La poste à relais. La diffusion d'une technique de pouvoir à
travers l'Eurasie par Jean-Louis Rocca
La question de la
diffusion des techniques chinoises est une des plus difficiles à traiter.
Le travail monumental de Joseph Needham en la matière a considérablement
fait avancer les connaissances sans pour autant lever entièrement le
voile. Il manque souvent le document ou le témoignage pouvant attester
avec certitude l'emprunt au voisin et/ou à l'ennemi. Un des intérêts
de l'ouvrage de Didier Gazagnadou est peut-être de montrer que cette difficulté
n'a rien de méthodologique mais tient au processus même de diffusion.
CPC